Discours numériques : Que peut-on dire sur internet ?


 

Discours numériques : Que peut-on dire sur internet ?

Infographie | hoangpts

TLDR : Notre façon de communiquer n’a peut-être pas profondément changé, mais nos moyens de le faire se sont multipliés et avec eux nos interlocuteurs. Afin de réguler ces échanges, un certain nombre de réglementations et d’actions existent (sanctions, filtres ou encore modération). Ces systèmes sont-ils toujours justes ? Si la majorité des contenus supprimés sont des Spams, une question se pose toujours et persiste autour de ce qu’il est autorisé de partager ou non et les manières dont les choix de suppression sont faits. Ces espaces « publics » régis par des entités privées font l’objet de réflexions importantes autour des législations en vigueur au sujet de la parole sur internet.

Au cours des dernières décennies, nous avons étendu les limites de notre environnement en abattant les limites du tangible pour s’ouvrir à un monde numérique. L’Homme, dorénavant symbolisé par des masses de données, a su adapter son biotope jusqu’à en faire des smart cities adaptées à chaque individu. 

Les possibilités offertes par le numérique semblent infinies : il est désormais possible de parler à n’importe qui dans le monde, n’importe quand, à propos de n’importe quoi. Cependant, les récentes polémiques sur la modération du web et ses sévices nous amènent à douter de cette liberté supposée. Peut-on réellement parler de « n’importe quoi » sur Internet ? 

Paradigme de la parole numérique 

Les quelques 2500 ans qui séparent l’agora athénienne des neurchi politisés constituent seulement 0,7% de l’Histoire de l’Homme.

Il est évident qu’en matière de prise de parole, l’humanité a su se réinventer au fil des âges. Héritière d’une parole sélective, réfléchie et codifiée, la nouvelle génération semble envoyer valser ces traditions au profit d’une parole plus spontanée, moins formelle et plus libre. Le langage et la parole sont des attributs humains dont les modifications sont imbriquées dans les évolutions scientifiques et sociales. L’avènement du numérique, et particulièrement des réseaux sociaux, représente un nouveau point de rupture dans nos usages langagiers. Si l’invention de l’imprimerie avait permis de lire davantage et de façon plus personnelle, le développement des réseaux sociaux permet à son tour de lire mais aussi d’écrire des opinions personnelles sur un espace public privatisable.

À première vue, il est facile de penser que le numérique permet une grande libération de la parole. En effet, il est la source d’un volume de contenu inédit et multiplie les canaux de diffusion accessibles à tous. Chacun peut alors partager ses états d’âme avec le monde entier, en attente (ou pas) de retour. Toute l’identité des réseaux sociaux est construite sur « Le fait que chacun puisse prendre la parole sur le web et par Internet, au travers des multiples dispositifs » observe Bruno Devauchelle dans son article « Numérique, parole et identité ». Le monde, que l’Homme a pris si longtemps à découvrir et à parcourir, est soudain disponible à portée de main dans le World Wide Web. Une infinité de connaissances partagées accessible en quelques clics. Les correspondances, si fastidieuses autrefois, se font désormais instantanément, où que se trouvent les interlocuteurs. Le numérique est une révolution pour l’individu et sa parole individuelle, qu’il peut alors propager sans limite géographique. 

Espace infini, parole finie

Avec la multiplication des réseaux sociaux et du nombre d’utilisateurs sur les plateformes, tout le monde peut faire entendre sa voix. La diversité des contenus que l’on trouve sur le Net, incluant des opinions et prises de positions controversées voire violentes, fait émerger un besoin grandissant de surveillance. C’est pourquoi les systèmes de modération sont de plus en plus présents et développés. Géré à la fois par des personnes physiques et des IA, le rôle de la modération est de supprimer les contenus jugés « indésirables ». Cette modération doit avoir deux effets :

  • Un effet concret de « nettoyage » : Les contenus jugés indésirables sont supprimés, ce qui permet une navigation plus sereine et plus fluide.
  • Un effet placebo similaire au « chilling effect » : Sous cette menace invisible représentée par la milice des modérateurs, les utilisateurs vont tout naturellement filtrer leurs paroles pour ne pas se voir censurés. 

L’effet placebo de ce panoptisme 2.0 a donc de lourdes conséquences sur un droit fondamental : celui de la liberté d’expression. Sous la menace de la censure et de la suppression, certaines opinions risqueraient de ne pas être diffusées. A l’échelle mondiale, le nombre de contenus supprimés a de quoi faire réfléchir. Le partage d’un communiqué Facebook intitulé Content Summit, publié en milieu d’année 2018, permet de faire la lumière sur cette censure. Il rapporte que plus de 861 millions de publications ont été supprimées entre janvier et mai 2018. Cela représente-t-il 861 millions de paroles censurées ? En analysant ce total, il apparaît que la modération est thématique. Ainsi, voici le détail des contenus supprimés :

  • 837 millions de spams 
  • 21 millions de contenus à caractère pornographique 
  • 3 millions de contenus à caractère violent

Il semblerait alors que la grande majorité de la parole censurée sur le net ne soit pas celle des individus, mais plutôt des productions commerciales automatisées. Difficile alors de considérer la modération comme un véritable outil de censure. Si la surveillance est donc clairement affichée et publicisée, il n’est pas facile pour l’individu d’appréhender la

« menace » qu’elle pourrait représenter face à ses publications individuelles. C’est dans ce contexte que l’individu doit réfléchir à la place de sa parole dans une société numérique ambigüe.

Quelle place pour la parole individuelle ?

Si nous avons vu que la grande majorité des contenus supprimés ne relève pas de la parole humaine, mais cette modération possède un impact. L’exemple de censure le plus récent et le plus médiatis concerne Donald Trump et son bannissement de Facebook et Twitter.

Prises dans la tourmente depuis la polémique de Cambridge Analytica en 2015, les plateformes ont choisi le 8 janvier 2021 de censurer Donald Trump, estimant que ses publications portaient une part de responsabilité dans l’invasion du Capitole et pourraient résulter en d’autres violences. Considérations politiques mises à part, cette décision de Facebook et Twitter soulève une question majeure : Qu’est-il permis de dire sur les réseaux sociaux ? À partir de quel moment peut-on considérer qu’un propos est indésirable, et à quel stade notre base d’abonnés nous rend-elle susceptible à la censure ? Quels sont, au final, les critères d’une parole appropriée sur les réseaux sociaux selon notre statut ? 

Les réseaux sociaux se sont imposés ces dernières décennies comme espace public malgré leur statut privé, nous invitant à redéfinir les rôles et les responsabilités des modérateurs du débat public. La modération sur le net, et son application différenciée selon les situations, est actuellement laissée au bon jugement des plateformes. Elles disposent ainsi d’un pouvoir fort sur notre liberté d’expression, définissant de nouvelles normes sociales et morales. Dans son ouvrage Custodians of the Internet, Tarleton Gillespie explique que les réseaux sociaux ont commencé leur mutation prohibitive : « C’est la fin de cette fiction qui convenait à tous, de réseaux sociaux considérés neutres ». Il semblerait alors que la censure timide des modérateurs ne soit que le commencement d’une nouvelle ère où l’individu devra choisir entre une parole appropriée aux yeux de la plateforme, et le risque d’un bannissement. 

Face à cela, les états tentent de mettre en place une nouvelle législature. Entre contrôle étatique potentiellement anticonstitutionnel et contrôle par des acteurs privés, des associations telles que la Quadrature du Net se mobilisent pour garantir nos droits dans l’espace numérique. Il s’agit en effet de s’assurer que nos droits d’expression sur Internet ne se limitent pas à des propos consensuels avec des dynamiques de pouvoir externes.

En tant que titans du monde moderne, le progrès que les plateformes numériques ont apporté aux populations est indéniable. Mais si Prométhée a payé lui-même le prix de son apport à l’Homme, il reste à définir qui paiera le prix de cette nouvelle avancée.

Par Chloé Thevret, 23/03/2021